Séminaire histoire du Centre Georges Pompidou ” Les expositions temporaires au Centre Georges-Pompidou (II) ” intervention de Nathalie Meneau
Grand temoin
Intervention de Nathalie Meneau, chargée de mission au Centre Georges-Pompidou – 12 mars 2024
Je voudrais rendre hommage à Pontus Hultén, qui a été à l’origine d’un grand nombre de projets transnationaux, au Centre Pompidou et dans d’autres musées et institutions. Je vais en évoquer certains auxquels j’ai eu la chance de participer.
« PARIS-MOSCOU »
J’ai commencé à travailler au Centre Pompidou en 1978 pour la préparation littéraire de l’exposition Paris-Moscou, en tant qu’assistante à la Bibliothèque publique d’information, qui, à l’époque, participait – comme le CCI et l’IRCAM – à la préparation des grandes expositions pluridisciplinaires dont Pontus Hultén était le commissaire général.
Je me souviens que ma première mission a eu lieu en octobre 1978. Serge Fauchereau, commissaire littéraire de Paris-Moscou et moi-même avons été envoyés en mission à Moscou. Je dois avouer que les débuts de la préparation de cette exposition ont été très difficiles.
Ayant passé un an à Moscou en 1975 et parlant russe, je connaissais un peu le système soviétique. Serge Fauchereau, lui, revenait des États-Unis. Il était très efficace, mais ne comprenait pas les lenteurs soviétiques, par exemple, pourquoi il était impossible d’obtenir rapidement un rendez-vous de travail au Musée littéraire à Moscou que je suis enfin parvenue à obtenir non sans difficultés.
J’étais assistante de Serge Fauchereau ; au début du projet, j’étais la seule de l’équipe de la Bpi à parler russe. Il y avait bien sûr Stanislas Zadora, qui parlait également russe et travaillait pour le musée, il était très proche de Pontus Hultén.
Pour l’équipe du MNAM, il y avait donc Pontus Hultén, Stanislas Zadora, Jean-Hubert Martin, Nathalie Brunet et Olga Makhroff, arrivée un peu plus tard. Pour le CCI, il y avait Jana Claverie parlant russe, Jacqueline Costa ainsi que Raymond Guidot. Nicolas Snowman représentait l’IRCAM, et Alain Sayag, le cinéma.
Nous étions en contact avec le Musée littéraire de Moscou. Au début, nous avons eu une correspondante extraordinaire, Alla Petrovna Efimova, qui nous a donné beaucoup d’informations et nous a « ouvert » le musée. Mais, lorsque nous sommes arrivés en deuxième mission, elle n’était malheureusement plus là. On nous a dit qu’elle était malade, et nous ne l’avons jamais revue. On ne sait pas ce qui s’est passé. En effet, nos collaborateurs soviétiques risquaient beaucoup…
Nous avons dressé les listes des documents souhaités, et à la fin de chaque mission, il fallait les retaper à la suite de discussions interminables car la partie soviétique voulait supprimer certains documents ou noms. Trotsky en est le plus fameux exemple. Ces négociations ont été très dures.
C’est en grande partie grâce à Pontus Hultén que ce projet a été lancé et a finalement abouti. Pontus Hultén avait de grandes affinités avec la Russie. Son père, Eric Hultén, biologiste, avait été envoyé faire des recherches au Kamtchatka lorsque la révolution a éclaté, il a donc dû y passer plusieurs années.
Pontus Hultén a également partagé une partie importante de sa vie avec Anna-Lena Wibom, qui a occupé différents postes au sein de l’Institut suédois du film de Stockholm. C’était une passionnée de cinéma russe, et elle m’a raconté qu’à l’époque du communisme, ils partaient en voiture depuis la Suède pour assister à des festivals de cinéma en Union soviétique.
Lors des missions à Moscou, toute l’équipe du Centre Pompidou logeait à l’hôtel Rossia. Le matin, nous nous retrouvions au petit déjeuner. Pontus Hultén arrivait, les mains dans le dos, il réfléchissait avant d’agir. Ce n’était pas un impulsif, il avait beaucoup de recul par rapport à la situation.
Pour illustrer sa ténacité, qui a permis à ce projet Paris-Moscou d’aboutir, j’évoquerai une journée mémorable passée au Ministère de la Culture à Moscou, en 1979. Nous devions y signer les listes des œuvres et documents qui seraient présentés dans le cadre de Paris-Moscou. Étaient présents, au ministère de la Culture, Pontus Hultén, Stanislas Zadora, Jean-Hubert Martin, Jana Claverie, René Guillot, Serge Fauchereau et moi-même.
Nous n’arrivions pas à conclure avec les Soviétiques, car, lorsqu’un correspondant venait pour signer ces listes, le téléphone – placé par terre, près de la porte d’entrée de la salle – se mettait à sonner, et notre interlocuteur quittait la pièce sans signer … Cette scène s’est répétée plusieurs fois et a duré, semble-t-il, une journée entière.
Pontus Hultén a alors dû demander à l’ambassade de France de retarder le départ de l’avion Air France que nous devions prendre pour rentrer à Paris. Il a dit : « Je ne quitterai pas cette salle tant que les listes n’auront pas été signées ». Et il a tenu bon…
De toutes mes nombreuses années passées à travailler auprès de lui, je crois que c’est cette journée qui m’a le plus marquée et m’a fait comprendre comment il avait pu mener à terme autant de projets internationaux de grande envergure.
Il savait aussi comment tirer parti des caractères complètement différents rassemblés dans ses équipes. Les personnes qu’il réunissait autour de lui, surtout à l’Institut des Hautes Études en Arts Plastiques – dont je parlerai plus tard –, n’étaient pas nécessairement d’accord, mais les conflits faisaient avancer les projets.
Je tiens à faire remarquer que, parallèlement au catalogue Paris-Moscou, a été publié, en 1979, L’avant-garde Russe, recueil de traductions en français de poètes russes que Serge Fauchereau n’a pas pu présenter dans la partie littéraire de l’exposition Paris-Moscou.
Un autre catalogue de textes, choisis par Troels Andersen et Ksenia Grigorieva, Art et Poésie russes 1900-1930, est également paru en 1979. Comme l’a mentionné Natacha Milovzorova précédemment, Troels Andersen avait fait auparavant des recherches préliminaires sur Berlin-Paris-Moscou, avec Pontus Hultén, qui était alors au Moderna Museet à Stockholm.
En 1981, le projet Moscou-Paris, tenu au Musée Pouchkine à Moscou, a permis aux Soviétiques de voir l’avant-garde russe, cachée pendant des décennies. Je pense que ce fut le début de l’ouverture qui allait ensuite devenir la Perestroïka.
« PRÉSENCES POLONAISES »
En 1981, à la fin d’une mission pour la préparation de l’exposition Moscou-Paris au Musée Pouchkine à Moscou, Pontus Hultén m’a demandé si je pouvais me joindre à son équipe pour aller à Varsovie, dans le cadre d’un projet d’exposition Présences polonaises. Bien que très fatiguée par la préparation des expositions Paris-Moscou et Moscou-Paris, j’ai accepté sa proposition et suis partie en mission à Varsovie.
Pontus Hultén avait eu l’initiative de Présences polonaises avec son ami Ryszard Stanisłaswski, alors directeur du Musée de Łódź. Depuis 1976, ils étaient très fréquemment en contact.
En 1981, Pontus Hultén a quitté le Centre Pompidou, son mandat étant arrivé à terme. Il est parti à Los Angeles. Germain Viatte reprend alors ce projet d’exposition, qui sera présentée au Centre Pompidou en 1983. Pour ma part, j’ai surtout participé, avec Serge Fauchereau, au début de la préparation de la partie littéraire de cette exposition, ayant pris l’initiative d’apprendre le polonais.
Quand ce projet a débuté, c’était le temps de Solidarność et la situation était très tendue. Le 14 décembre 1981, jour du coup d’État de Jaruzelski, nous étions avec Serge et Stanislas en mission à Cracovie, à l’hôtel International. Ce jour-là, Serge Fauchereau avait un rendez-vous avec un poète polonais au petit-déjeuner, et c’est alors que nous avons appris la nouvelle de l’arrestation de Lech Wałęsa. L’hôtel était entouré de chars… J’ai été très impressionnée par le calme et le courage des Polonais qui faisaient partie de Solidarność.
Nous sommes restés bloqués quelques jours à Cracovie. Stanislas, Polonais d’origine, s’inquiétait vraiment de ne pas pouvoir rentrer en France. Nous avons enfin pu retourner à Varsovie, d’où Stanislas a finalement pu prendre l’avion pour Paris, tandis que Serge et moi avons pris le train.
PRÉSIDENCE DU CENTRE POMPIDOU ET INSTITUT DES HAUTES ÉTUDES EN ARTS PLASTIQUES
En 1988, Pontus Hultén était conseiller à la Présidence au Centre Pompidou et directeur de l’Institut des Hautes Études en Arts Plastiques (IHEAP). Il m’a demandé d’être son assistante au Centre Pompidou et à l’Institut.
Après avoir passé un entretien avec Robert Bordaz, j’ai commencé à travailler à mi-temps à la présidence du Centre Pompidou, dans un bureau situé à côté de celui de Gilbert Paris, qui travaillait alors pour Madame Pompidou, très proche de Pontus Hultén. Cette dernière lui a souvent demandé de revenir au Centre Pompidou comme Directeur du Musée national d’art moderne, mais il n’a jamais accepté.
En 1990, Madame Hélène Ahrweiler, présidente du Centre Pompidou, me demande de rejoindre son équipe, mais je préfère aller travailler à temps complet à l’Institut des Hautes Études en Arts Plastiques, alors hébergé dans l’annexe de l’hôtel de Saint-Aignan, puisque son équipe préparait un passionnant projet directement avec le Musée russe de Leningrad, alors dirigé par Vladimir A. Goussiev et Evgenia N. Petrova. C’était une collaboration directe entre les institutions muséales, sans passer par le ministère de la Culture.
Ce projet a eu lieu à l’initiative de Pontus Hultén. Stanislas Zadora, alors rattaché au MNAM, y a beaucoup collaboré. Une exposition historique, Le Territoire de l’Art 1910-1990, accompagnée d’un catalogue, a été organisée dans les salles du Musée russe. Par la suite, cette idée d’exposition de Leningrad, a été reprise par Pontus Hultén pour l’exposition inaugurale de la Kunsthalle de Bonn, Territorium Artis, en 1992.
Une autre exposition, Le Territoire de l’Art, Laboratoire, accompagnée d’un catalogue bilingue franco-russe, réalisé sur place au Musée russe, a présenté les œuvres des artistes boursiers de l’IHEAP de la session II, venus de Paris, qui ont partagé une session pendant un mois (du 7 au 31 mai 1990) avec 16 artistes ex-soviétiques sélectionnés auparavant par Sarkis. Chaque artiste a réalisé une œuvre dans une salle du Musée russe mise à disposition.
Un autre projet international a eu lieu en 1993 : l’Institut des Hautes Études en Arts Plastiques a été invité par le gouvernement coréen, dans le cadre de l’exposition internationale Taejon Expo’93, regroupant 130 pays, à participer à la création d’une exposition et d’un parc de sculptures. L’Institut a alors continué l’expérience qu’elle avait eue en 1990 à Leningrad.
Pour cette manifestation, 35 artistes ont été invités à réaliser une œuvre spécifique sur un terrain en forme de « U », que Renzo Piano avait dessiné pour la circonstance sur le site. Les sculptures présentées à Taejon devaient représenter le meilleur de l’art contemporain international et montrer le travail d’un certain nombre de jeunes artistes originaires de différents pays. Comme à Leningrad, il y eut un symposium avec les artistes de la session VI, auxquels se joignirent six artistes coréens.
Deux catalogues, Devant, le futur / Future Lies Ahead – celui des projets et celui des réalisations –, publiés en 1993 par le musée de Séoul et l’Institut, témoignent de cette aventure.
Comme dans le cas d’un grand nombre de projets, ce dernier a été initié par Pontus Hultén, qui avait découvert la Corée grâce à ses deux amis artistes coréens Setaik Yim et Myonghi Kang.
En 1995, l’Institut des Hautes Études en Arts Plastiques a fermé ses portes.
En 2003, les éditions du Centre Pompidou ont publié, en collaboration avec les Amis de l’Institut des Hautes Études en Arts Plastiques et les musées de Marseille, les deux tomes de Quand les artistes font école, vingt-quatre journées de l’Institut des Hautes Études en Arts Plastiques 1988-1990, 1991-1992.
THE PONTUS HULTÉN COLLECTION : DONATION AU MODERNA MUSEET
En 1995, Pontus Hultén m’a demandé de travailler directement pour lui. Installé au bord de la Loire, à La Motte, il m’a demandé de l’aider à vider des cartons arrivés de Paris, Stockholm et Venise, où il avait été nommé directeur artistique du Palazzo Grassi en 1985.
Dans sa maison, il avait également rassemblé son importante collection personnelle. Il décida un jour de réaliser un livre sur cette collection. Chaque œuvre de celle-ci fut photographiée par Jacques Faujour, qui fit plusieurs séjours à La Motte. Pontus Hultén rédigea un texte en anglais sur chaque artiste de sa collection.
Le Moderna Museet prit alors conscience de l’importance de ce travail et proposa de publier en anglais et en suédois The Pontus Hultén Collection, avec l’étroite collaboration de Gösta et Gunvor Svensson, et d’exposer la collection de Hultén en 2004.
Le Moderna Museet, dirigé à cette époque par Lars Nittve, se rapprocha de Pontus pour lui demander des conseils. En 2005, Hultén décida alors de donner une partie de sa collection, sa bibliothèque et ses archives au Moderna Museet. Autant que je sache, ce musée n’avait pas de concurrent.
Cette même année, Pontus Hultén retourna vivre à Stockholm, et une exposition, accompagnée d’un catalogue, Pontus Hultén, Artisti da una collezione, présenta une partie de cette collection au Palazzo Franchetti à Venise.
Le 26 octobre 2006, Pontus Hultén est décédé à Stockholm.
Renzo Piano réalisa plus tard, au Moderna Museet, en hommage à Pontus Hultén, le Study Gallery, projet dont il avait parlé avec lui peu de temps avant sa mort. Ce dernier s’était mis en tête de faire des réserves accessibles dans les salles du musée : des « mezzanines » coulissantes permettaient de faire défiler les œuvres de sa collection selon la sélection souhaitée.
Piano avait déjà tenté de réaliser le même principe au début du fonctionnement du Centre Pompidou. Ainsi, Jean-Hubert Martin, dans un entretien réalisé par Brigitte Gilardet le 14 mars 2023, évoque ces « réserves accessibles », initiative conçue au moment de la création du Centre Pompidou, mais disparue en 1979 ou 1980, car les restaurateurs considéraient que les œuvres étaient en péril. Le titre de l’une des premières expositions dont Jean-Hubert Martin a été commissaire est d’ailleurs Sarkis Réserves accessibles (Centre Pompidou, 1979).
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
chmc4 (22 juillet 2025). Séminaire histoire du Centre Georges Pompidou ” Les expositions temporaires au Centre Georges-Pompidou (II) ” intervention de Nathalie Meneau. Politiques de la culture. Consulté le 8 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14egj




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