Arsène Houssaye – De la création du ministère des Beaux-Arts
À l’occasion du 60e anniversaire du ministère que nous célébrons en cette année 2019, le Comité d’histoire a entrepris la publication de grands textes ayant participé à la construction des politiques publiques de la culture et témoignant de l’histoire longue du « régalien culturel ». Ce projet se traduira par la mise en ligne régulière, au fil de l’année, de textes de différents registres -littéraires, juridiques, politiques- et de différentes périodes historiques -de la Révolution à l’aube de la création du ministère des Affaires culturelles.
Afin d’enrichir ce projet, le Comité recevra avec plaisir vos suggestions à l’adresse suivante : comitehistoire@culture.gouv.fr
Arsène Houssaye,
« De la création du ministère des Beaux-Arts »
Extrait
La création du ministère des Beaux-Arts a été saluée par tous les artistes avec une vive reconnaissance. Dans un pays comme le nôtre, qui représente aujourd’hui l’art universel, il devenait impossible d’étendre une main protectrice et féconde si on ne donnait pas à cette mission l’éclat et la grandeur.
Un simple bureau comme autrefois ne pouvait s’élever à ces hautes aspirations qui font marcher la France à la tête des nations artistes.
Il y a sept ans ç’avait été déjà une bonne fortune inespérée quand M. de Nieuwerkerke fut nommé surintendant des Beaux-Arts. Il fallait alors le nommer ministre : nous connaissions ses idées libérales ; avec le pouvoir, avec un surcroît de crédit, il eût fait merveille. Par malheur, il se débattait dans un budget indigne d’une telle situation. Ce qu’on marchande le plus en France, c’est l’argent des arts et des lettres comme si on avait peur que l’Intelligence se mésalliât avec la Fortune. M. de Nieuwerkerke n’en rendit pas moins des services que nous avons signalés ici. Ce qu’il a pu faire de bien et de beau il l’a fait. Il aurait voulu supprimer la médiocrité bruyante qui s’impose dans toutes les avenues du pouvoir ; mais le chapitre des recommandations est peut-être le plus difficile à faire disparaître du budget des Arts.
Nous représentons ici les véritables intérêts des artistes, comme eux nous saluons avec reconnaissance la création d’un ministère des Beaux-Arts. Nous prouverons aisément que ce n’est pas là une création de luxe.
Le ministre nommé est un homme politique, très heureusement doué du sentiment des belles choses. C’est un Parisien, — je voulais dire un Athénien. — Il connaît les artistes, il leur est fraternel, il leur tendra à tous une main amie. On peut attendre en outre de M. Maurice Richard la jurisprudence des Beaux-Arts. Combien de questions nationales et internationales à résoudre ! Mais où commence, où s’arrête son ministère ? C’est tout un monde. Il y a là plus d’une étude sérieuse. Nous ne parlons pas ici des théâtres, mais de tout ce qui touche à la Peinture, à la Statuaire, à l’Architecture, à l’Industrie dans ses rapports avec l’Art.
M. le comte de Nieuwerkerke garde le royaume des Musées Impériaux, mais tous les autres musées, qui ont pris une véritable importance dans les départements, ne doivent-ils pas être rattachés, pour la protection efficace, pour la nomination des conservateurs, au ministère des Beaux-Arts ? La ville de Paris ne pourrait-elle pas soumettre ses monuments à construire à l’approbation du ministre ? Nous verrions moins d’architectures où l’architecte semble absent. Il reste dans chaque ministère des fractions isolées qui devraient être réunies au ministère des Beaux-Arts, par exemple les monuments diocésains du ministère de la Justice. Pourquoi l’école d’Athènes ne serait-elle pas aux Beaux-Arts ? L’archéologie est l’histoire de l’art par les monuments. En un mot, le ministère des Beaux-Arts sera bientôt, je n’en doute pas, un des plus considérables.
Il faut s’occuper du pain quotidien de l’esprit, c’est par la vie morale qu’on fait les grands peuples. Alexandre disait que l’argent le mieux dépensé était l’argent donné aux artistes, parce que l’œuvre de l’artiste pour une nation a toujours sa valeur matérielle, sans compter la gloire qu’elle répand à travers les siècles. On peut ajouter à cette belle parole qu’un grand artiste est aussi utile au commerce de son pays qu’un grand industriel. Il y a tel tableau de Greuze qui a été vendu cent fois à tous les prix, jusqu’à cent mille francs. N’est-ce pas un trafic sérieux ? une somme d’argent à côté d’une somme de gloire ? Les artistes français du dix-huitième siècle, ceux qui peignaient les tableaux comme ceux qui sculptaient les meubles, ont plus enrichi la vraie France que tel haut-fourneau qui assimile l’homme à une machine.
Nous espérons bien que MM. les représentants ne marchanderont pas le budget des Beaux-Arts. Il faut que M. Maurice Richard inaugure son ministère avec les mains pleines. Cet argent-là se changera en or.
[…]
Quelques journaux ont dit qu’on n’administrait pas les Beaux-Arts ; partant, point de ministère des Beaux-Arts. C’est à peu près comme si on disait qu’il ne faut pas de ministère de l’Agriculture sous prétexte que le ministre ne conduit pas la charrue. Non-seulement nous applaudissons au ministère des Arts, mais nous voudrions un ministère des Lettres, comme nous voudrions un ministère de l’Agriculture et un ministère du Commerce. Ce ne sont pas les ministres qu’il faut réduire, au contraire, ce sont les bureaucrates qui font entre le ministre et le citoyen la grande muraille de la Chine.
Les critiques de cette création nouvelle disent donc : « On n’administre pas les arts, il faut laisser les artistes se protéger eux-mêmes, ceux qui ont du talent vivront, ceux qui n’en ont pas mourront à la peine. »
Ceci a l’air vrai, mais si on cherche bien la vérité on découvre que dans les arts ce n’est pas le plus grand qui gagne le plus d’argent, c’est le plus habile ; en un mot, ce n’est pas l’art, c’est le métier. Plus l’artiste se fait industriel, plus il touche à la fortune.
Voilà pourquoi il faut qu’un ministre intelligent veille sans cesse, voilà pourquoi il faut que l’État ouvre les yeux, dans l’intérêt du grand art comme dans l’intérêt du grand artiste.
Supprimer l’administration des arts ce serait supprimer le grand art, l’art épique, l’art monumental, l’art historique. Les artistes français ne travailleraient plus que pour l’Amérique, ils ouvriraient boutique et n’auraient plus souci d’illustrer une nation affairée qui ne s’inquiéterait pas d’eux.
Certes toutes les institutions sont imparfaites, mais c’est encore par les institutions que le monde marche sous la sauvegarde de l’esprit humain. Nous sommes d’avis toutefois que le ministre des Beaux-Arts ne doit pas descendre aux infiniment petits ; il laissera faire et ne se montrera que là où l’État doit avoir son action. Puisque les artistes font la gloire de l’État, il faut que l’État fasse la gloire des artistes. On ne récompense jamais assez un homme qui fait un chef-d’œuvre.
Le chef-d’œuvre, dites-vous, porte en lui-même sa récompense ; nous répondrons que la consécration de l’État est le premier mot de la gloire. Nous n’entendons pas parler ici des petites distributions de prix, il faut laisser cela aux écoles. Il y a des récompenses plus hautes, il y a la croix, il y a la commande d’une grande chose, il y a le discours du ministre qui donne quelquefois les lettres de noblesse de l’atelier.
Les Beaux-Arts depuis la Renaissance sont pour moitié dans notre histoire. Michel-Ange excepté, c’est chez nous qu’on trouve toute la sculpture moderne. En peinture, nous avons eu nos maîtres dans les Italies et dans les Flandres, mais nous prenons peu à peu notre revanche. Un pays qui compte parmi ses peintres Poussin, Lesueur, Watteau, Prud’hon, David, Gros, Géricault, Ingres, Delacroix, est un pays artiste par excellence, surtout si l’on compare son école contemporaine aux écoles voisines.
Un Musée qui s’ouvre est une école de morale et d’histoire. C’est la plus éloquente des-salles de Conférences. L’homme le moins doué sort d’un musée meilleur qu’il n’y est entré. Le vague sentiment du Beau et du Vrai frappe les âmes les plus insouciantes.
Les révolutions ne sont pas faites par le peuple qui a faim, mais par le peuple qui a lu. Le pain n’est jamais mauvais ; le livre l’est quelque-fois. Le tableau n’est jamais un mauvais livre.
Le peuple a faim, oui, mais du pain immatériel; le peuple n’est pas un ventre affamé, c’est l’esprit du peuple qui demande du pain. Jésus-Christ le nourrissait de symboles. Celui qui est mort sur la croix et y a inscrit fraternité n’a jamais prêché pour les appétits de la bouche, ce qui glorifie le peuple de la Judée. En France, on calomnie le peuple en ne s’occupant que de son estomac.
Pour la seconde fois, aux premiers jours d’une ère nouvelle, on va prendre en souci la fortune des artistes et des penseurs ; on va s’inquiéter du mouvement de l’esprit humain. C’est un pas immense pour fermer le cycle révolutionnaire.
On ne peut contester l’empire de tyrannie séduisante que les arts et les lettres exerceront toujours sur le public ; l’opinion y puise ses forces vives. Les gouvernements sérieux n’ont jamais dédaigné cette puissance, et les plus forts ont été ceux qui en ont recherché le concours. Depuis cinquante ans, les hommes politiques qui ont fait des chartes et des constitutions ne se sont pas assez préoccupés de ce glorieux et redoutable intérêt des lettres et des arts dans un pays impressionnable par les yeux et par l’imagination.
Un gouvernement hostile aux écrivains et aux artistes ne saurait prendre racine chez un peuple qui se souvient avec orgueil des splendeurs du seizième et du dix-septième siècles.
[…]
Le tort des gouvernements envers les arts et les lettres, c’a été de leur faire l’aumône. On ne fait pas l’aumône à ceux que Dieu a créés riches. Ça été aussi d’oublier l’œuvre forte de l’homme de talent qui s’isolait dans sa dignité, et d’encourager par des croix et des pensions le travail de l’homme médiocre qui frappait à la porte.
Plus d’aumônes stériles et humiliantes pour celui qui donne et pour celui qui reçoit. Pas d’aumône à celui qui gâte du marbre ou du papier. Laissons dire les impuissants et les envieux. Pas d’aumône à ceux qui sont l’honneur ou l’espérance de notre génération ; payons hautement leurs statues, leurs tableaux, leur prose ou leurs vers. Il y a encore des monuments et des livres à faire.
Les divagations coupables des imaginations égarées n’appellent-elles pas une direction de la pensée par le livre, parla parole, par les symboles des arts plastiques, — non pas une direction oppressive qui suspendrait, sur toutes les têtes qui pensent l’épée de Damoclès — sur toutes les pages qui vont vivre les ciseaux de la censure, —mais une direction généreuse et libérale qui se souviendrait de Louis XIV et de Molière.
Il faut moraliser le théâtre et la librairie, deux autres universités qui prêchent au hasard toutes les doctrines.
En temps de paix, les nations ne vivent que par les victoires ardentes et solennelles de la pensée.
Périclès avait merveilleusement compris qu’il faut trois armées pour le gouvernement d’un pays : celle qui va sur terre, celle qui va sur mer, celle des artistes et des ouvriers, qui élèvent ensemble des monuments impérissables, témoins pour l’avenir de la prospérité du présent. Les grands politiques du siècle d’or accusaient Périclès d’avoir mis la main sur les trésors de la Grèce. Écoutez leurs injures : « La Grèce n’a-t-elle pas raison de se croire outrageusement tyrannisée quand elle voit que l’or déposé par elle dans le trésor commun, on le dépense à couvrir notre ville d’ornements recherchés, comme une coquette étouffée sous le poids des pierreries, à la parsemer de statues, à construire des temples inutiles dont un seul a coûté mille talents ? » Mais Périclès, qui voyait de haut et de loin, leur répondait : « Il faut verser le trésor public sur les œuvres et sur les ouvriers pour retrouver toujours le trésor public. Il faut l’employer à des ouvrages qui procurent à notre ville a une gloire éternelle. L’argent dépensé sera la vraie richesse, voilà pourquoi j’ai entrepris, dans l’intérêt du peuple, ces grandes œuvres qui réclament tous les arts et toutes les industries. Nous avons pierre, airain, ivoire, gypse, ébène et or ; nous avons fait travailler ces matières par tout ce qu’il y a d’artisans, maçons, charpentiers, forgerons, sculpteurs, peintres, ciseleurs. Chaque art occupe, comme un général, une armée de manœuvres qui n’ont d’autre talent que l’ouvrage de leurs bras et ne sont que des outils et des forces au service des chefs d’ateliers. Le travail des artistes distribue et répand la fortune universelle. »
Ainsi parlait Périclès, tout en dirigeant la pensée des artistes et des ouvriers qui travaillaient à la couronne immortelle d’Athènes. Les déclamateurs n’étaient pas convaincus. Ils croyaient défendre les intérêts du peuple en prêchant pour l’immobilité du trésor public. Périclès assembla le peuple et lui demanda s’il avait dilapidé le trésor public.
« Oui, dit le peuple égaré par les chefs bruyants.— Eh bien ! Repartit Périclès, je supporterai seul la dépense, mais aussi mon nom sera seul inscrit sur chacun de ces monuments. » Le peuple grec, qui était un grand peuple, s’enthousiasma à ces belles paroles, et dit à Périclès qu’il pouvait puiser, sans compter, dans le trésor public. La postérité a vengé Périclès de toutes les injures des orateurs de son temps, car la postérité a inscrit en lettres d’or le nom de Périclès sur tous les monuments qu’il a élevés. Et même quand le monument a disparu le nom est encore resté.
Ainsi sera vengé Napoléon III.
J’ai rappelé cette page de l’histoire d’un grand siècle pour répondre d’avance à toutes les déclamations. La France comme la Grèce est souveraine parmi les nations par ses artistes et ses lettrés. Napoléon savait bien qu’il y a une autre gloire que la gloire des batailles. Il se glorifiait, lui, empereur et roi, d’être membre de l’Institut, car il était aussi un des princes de la science.
Que serait aujourd’hui la Grèce sans le siècle de Périclès ? Et l’Italie, si Léon X se fût contenté de gouverner avec les conseils de Machiavel ? Ces deux pays ont traversé tous les hasards des temps et de la fortune. S’ils vivent aujourd’hui de la vie matérielle, c’est un peu par leur passé immatériel. A-t-on compté les millions que les étrangers ont portés à Athènes, à Rome, à Florence, à Venise, pour saluer les grands artistes dans leurs œuvres ? Rubens et Rembrandt ont plus enrichi la Belgique et la Hollande que la conquête de l’archipel indien. Si l’on supprimait, en France, tout ce que nous devons à François Ier et à Louis XIV, Fontainebleau et Versailles, des merveilles du Louvre, le Théâtre-Français et l’Opéra, croyez-vous donc que les étrangers viendraient en foule nous apporter leur admiration et leur argent ? On ne vient pas à Paris pour le soleil de Paris, mais pour y voir rayonner dans tout son plein la splendeur des arts.
Les gouvernements ont, vis-à-vis de l’avenir, charge d’esprits, comme les religions ont charge d’âmes. Ce n’est pas seulement un sceptre d’or, une épée, une table de la loi qu’un chef de l’État doit transmettre sans tâche à la génération qui vient, c’est l’esprit des générations passées, épuré au sentiment des poètes, des penseurs et des artistes de la génération présente. Les gouvernements ont le dépôt sacré de toutes les saintetés nationales : le devoir, le dévouement, l’honneur, la gloire, la vertu cachée et la vertu publique. C’est aux gouvernements qu’il appartient d’initier le peuple aux joies sévères de la pensée, de lui faire comprendre le beau, de lui apprendre à lire dans le monde moral, de le transporter dans la pure et sereine région de l’esprit. Pendant que les bras s’ennobliront par le travail, l’âme chantera la symphonie de l’intelligence ; pendant que le rude labeur qui soumet la matière envahira le corps, l’esprit trouvera les consolations du monde idéal, ce paradis de l’Intelligence que Dieu a suspendu entre le ciel et la terre. Et voilà pourquoi nous attendons beaucoup du ministre des Beaux-Arts.
Arsène HOUSSAYE, « De la création du ministère des Beaux-arts », L’Artiste, 02/1870, p. 137-145
« Source gallica.bnf.fr / BnF » – https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k241228z
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
chmc2 (21 février 2019). Arsène Houssaye – De la création du ministère des Beaux-Arts. Politiques de la culture. Consulté le 6 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/mrk1



