Prosper Mérimée – De l’enseignement des Beaux-Arts. L’École de Paris et l’Académie de Rome
À l’occasion du 60e anniversaire du ministère que nous célébrons en cette année 2019, le Comité d’histoire a entrepris la publication de grands textes ayant participé à la construction des politiques publiques de la culture et témoignant de l’histoire longue du « régalien culturel ». Ce projet se traduira par la mise en ligne régulière, au fil de l’année, de textes de différents registres -littéraires, juridiques, politiques- et de différentes périodes historiques -des Lumières à la création du ministère des Affaires culturelles.
Afin d’enrichir ce projet, le Comité recevra avec plaisir vos suggestions à l’adresse suivante : comitehistoire@culture.gouv.fr
Prosper Mérimée,
« De l’enseignement des Beaux-Arts. L’École de Paris et l’Académie de Rome » – 1848
Extrait
Le ministre de l’intérieur a nommé récemment une commission pour réviser les règlemens de l’Académie des Beaux-Arts et de l’Académie de France à Rome, particulièrement en ce qui concerne les concours et les récompenses qui en sont la suite. D’un autre côté, un grand nombre d’artistes se sont réunis pour protester contre le choix de cette commission, prétendant qu’à eux seuls appartient de la désigner. Peut-être eût-il mieux valu, pour protester, attendre le rapport fait au ministre. D’ailleurs, pourquoi contester tout d’abord au gouvernement une initiative sans laquelle il n’y a guère d’administration possible ? Je crains surtout qu’on ne se soit mépris sur le but du gouvernement. La plupart des artistes se sont émus en pensant qu’il s’agissait de leurs intérêts. Il s’agit, je le pense du moins, des intérêts de l’art, ce qui est fort différent, il faut avoir la franchise de faire cet aveu pénible. — Loin de moi le profane vulgaire ! voilà ce que dit l’art. — Il faut que tout le monde vive, voilà ce que disent beaucoup d’artistes. — Oui, sans doute, il faut que tout le monde vive, mais en faisant le métier auquel chacun est propre. Tel serait un bon dessinateur dans une fabrique, qui ne fera jamais qu’un détestable peintre ; tel sculpteur fera fort bien des chambranles de glaces, qui ne modèlera jamais une bonne statue. Ce n’est pas à tous les artistes, ni à la majorité des artistes que le gouvernement doit demander des conseils. Il fera mieux d’en consulter un seul que d’écouter les avis des trois mille exposans au Salon de cette année.
Les artistes demandent à la république plus qu’elle ne peut et plus qu’elle ne doit leur donner. Ces prétentions sont naturelles après une révolution comme la nôtre. Revenu de son étonnement, chacun s’imagine d’abord que la révolution s’est faite pour lui. Si, comme je l’espère, elle s’est faite pour le bien général, il faudra lui pardonner quelques malheurs particuliers. Une monarchie accorde des faveurs, une république n’en donne point. Sa première vertu est la justice. Elle honore le talent ; la médiocrité n’a rien à prétendre d’elle.
Sans doute, dans un pays comme le nôtre, les arts méritent la sollicitude constante du gouvernement. Ils sont une des gloires de la France, et c’est par les beaux-arts surtout que notre industrie occupe une place dans les marchés de l’Europe ; mais, comme je le disais tout à l’heure, il est essentiel de ne pas confondre les arts avec les artistes. Aux premiers le gouvernement doit des encouragemens ; aux seconds il ne doit que la protection qu’il accorde à tous les citoyens dans l’exercice de leur industrie.
Quelques mots d’explication sont ici nécessaires. J’entends par encouragemens aux arts les mesures qui peuvent en rendre l’étude accessible à tous ceux qu’anime un noble instinct. Faciliter l’éducation des artistes est donc la mission d’un gouvernement national ; mais il arrive un temps où cette éducation est faite, et alors l’artiste doit se soutenir par ses ouvrages. Je sais que beaucoup d’entre eux, avertis par la pauvreté de l’inutilité de leurs efforts, maudiront cette éducation qu’on leur a donnée. Pourquoi vouloir être artistes ? Aviez-vous reçu du ciel l’influence secrète ? N’en est-il pas de même dans toutes les professions ? Combien de sous-lieutenans accusent le sort de ne les avoir pas faits maréchaux de France ! Gagnez des batailles, leur dira-t-on. Faites des chefs-d’œuvre ou dessinez des Indiennes, dirons-nous à ceux qui à tort ou à raison se prétendent artistes.
Je me hâte d’aller au-devant d’une objection.
Il y a dans les arts du dessin deux routes également suivies qui mènent toutes deux à la gloire et même à la fortune. Les uns s’attachent à ce que l’art a de plus sublime et de plus difficile, les autres à ce qu’il a de séduisant et de propre à concilier les suffrages de la foule. S’il s’agit de peinture, on appelle les premiers peintres d’histoire, les seconds peintres de genre ou de portraits. Je n’essaierai pas de traiter ici une question souvent débattue, celle de savoir quel rang il convient d’assigner au genre ; je remarque seulement que dans un pays où les fortunes sont médiocres, dans une capitale où peu de maisons sont assez vastes pour contenir des statues ou des tableaux de grandes dimensions, la peinture et la sculpture historiques, qu’on me passe ce mot, ne peuvent exister qu’avec l’appui constant de l’administration. Il n’y a qu’un prince ou qu’une république qui puisse payer et loger la Transfiguration ou les Noces de Cana.
C’est aussi pour la peinture et la sculpture historiques que je réclame toute la protection du gouvernement ; mais il ne s’ensuit pas qu’elle doive être accordée sans discernement, et que bon ou mauvais un tableau, un bas-relief, dès qu’il sera d’une certaine grandeur, doive être acheté par l’état. Au contraire, et précisément parce qu’il s’agit de l’argent de l’état, il faut apporter le soin le plus scrupuleux à n’en faire qu’un bon emploi, à ne donner place dans nos musées ou nos monumens publics qu’aux ouvrages d’un mérite incontestable.
Je ne crois pas être injuste pour la peinture et la sculpture de genre en les abandonnant entièrement à la protection des amateurs. Vienne un Van-Dyk, un Terburg ; ils trouveront facilement renommée et fortune. D’un autre côté, pourquoi encourager à faire de mauvais portraits ou de méchantes statuettes ? Il y aura toujours de bons bourgeois qui empêcheront la médiocrité de mourir de faim.
En résumé, voici les principes que je voudrais voir adoptés par le gouvernement :
1° Encourager et faciliter l’éducation des artistes ;
2° Récompenser le talent qui s’exerce dans un genre difficile et qui travaille surtout pour la gloire du pays ;
3° Abandonner la médiocrité.
[…]
Prosper MÉRIMÉE, « De l’enseignement des Beaux-Arts. L’École de Paris et l’Académie de Rome », in Revue des Deux Mondes, T.22, 1848.
« Source Wikisource » – https://fr.wikisource.org/wiki/De_l%E2%80%99enseignement_des_beaux-arts
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
chmc2 (7 octobre 2019). Prosper Mérimée – De l’enseignement des Beaux-Arts. L’École de Paris et l’Académie de Rome. Politiques de la culture. Consulté le 6 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/mrm6



