Germaine de Staël – De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales
À l’occasion du 60e anniversaire du ministère que nous célébrons en cette année 2019, le Comité d’histoire a entrepris la publication de grands textes ayant participé à la construction des politiques publiques de la culture et témoignant de l’histoire longue du « régalien culturel ». Ce projet se traduira par la mise en ligne régulière, au fil de l’année, de textes de différents registres -littéraires, juridiques, politiques- et de différentes périodes historiques -des Lumières à la création du ministère des Affaires culturelles.
Afin d’enrichir ce projet, le Comité recevra avec plaisir vos suggestions à l’adresse suivante : comitehistoire@culture.gouv.fr
Germaine de Staël,
« De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales », Tome I – 1800
Extrait
Les chefs-d’œuvre de la littérature, indépendamment des exemples qu’ils présentent, produisent une sorte d’ébranlement moral et physique, un tressaillement d’admiration qui nous dispose aux actions généreuses. Les législateurs grecs attachoient une haute importance à l’effet que pouvoit produire une musique guerrière ou voluptueuse. L’éloquence, la poésie, les situations dramatiques, les pensées mélancoliques agissent aussi sur les organes, quoiqu’elles s’adressent à la réflexion. La vertu devient alors une impulsion involontaire, un mouvement qui passe dans le sang, et vous entraîne irrésistiblement comme les passions les plus impérieuses. Il est à regretter que les écrits qui paroissent de nos jours n’excitent pas plus souvent ce noble enthousiasme. Le goût se forme sans doute par la lecture de tous les chefs-d’œuvre déjà connus que nous possédons en littérature ; mais nous nous y accoutumons dès l’enfance ; chacun de nous est frappé de leurs beautés à des époques différentes, et reçoit isolément l’impression qu’elles doivent produire. Si nous assistions en foule aux premières représentations d’une tragédie digne de Racine, si nous lisions Rousseau, si nous écoutions Cicéron se faisant entendre pour la première fois au milieu de nous, l’intérêt de la surprise et de la curiosité fixeroit l’attention sur des vérités délaissées ; et le talent commandant en maître à tous les esprits, rendroit à la morale un peu de ce qu’il a reçu d’elle ; il rétabliroit le culte auquel il doit son inspiration.
Il existe une telle connexion entre toutes les facultés de l’homme, qu’en perfectionnant même son goût en littérature, on agit sur l’élévation de son caractère : on éprouve soi-même quelque impression du langage dont on se sert ; les images qu’il nous retrace modifient nos dispositions. Chaque fois qu’appelé à choisir entre différentes expressions, l’écrivain ou l’orateur se détermine pour celle qui rappelle l’idée la plus délicate, son esprit choisit entre ces expressions, comme son âme devroit se décider dans les actions de la vie ; et cette première habitude peut conduire à l’autre.
Le sentiment du beau intellectuel, alors même qu’il s’applique aux objets de littérature, doit inspirer de la répugnance pour tout ce qui est vil et féroce ; et cette aversion involontaire est une garantie presqu’aussi sûre que les principes réfléchis.
On est honteux de justifier l’esprit, tant il paroît évident, au premier aperçu, que ce doit être un grand avantage. Néanmoins on s’est plu quelquefois, par une sorte d’abus de l’esprit même, à nous tracer ses inconvéniens. Une équivoque de mots a seule donné quelque apparence de raison à ce paradoxe. Le véritable esprit n’est autre chose que la faculté de bien voir ; le sens commun est beaucoup plutôt de l’esprit que les idées fausses. Plus de bon sens, c’est plus d’esprit ; le génie, c’est le bon sens appliqué aux idées nouvelles. Le génie grossit le trésor du bon sens ; il conquiert pour la raison. Ce qu’il découvre aujourd’hui sera dans peu généralement connu, parce que les vérités importantes une fois découvertes, frappent tout le monde presque également. Les sophismes, les aperçus appelés ingénieux, quoiqu’ils manquent de justesse, tout ce qui diverge enfin, doit être uniquement considéré comme un défaut. L’esprit donc ainsi assimilé, sous tous les rapports, à la raison supérieure, ne peut pas plus nuire qu’elle. Encourager l’esprit dans une nation, appeler aux emplois publics les hommes qui ont de l’esprit, c’est faire prospérer la morale.
[…]
Les progrès de la littérature, c’est à-dire, le perfectionnement de l’art de penser et de s’exprimer, sont nécessaires à l’établissement et à la conservation de la liberté. Il est évident que les lumières sont d’autant plus indispensables dans un pays, que tous les citoyens qui l’habitent ont une part plus immédiate à l’action du gouvernement. Mais ce qui est également vrai, c’est que l’égalité politique, principe inhérent à toute constitution philosophique, ne peut subsister, que si vous classez les différences d’éducation, avec encore plus de soin que la féodalité n’en mettoit dans ses distinctions arbitraires. La pureté du langage, la noblesse des expressions, images de la fierté de l’âme, sont nécessaires surtout dans un État fondé sur les bases démocratiques. Ailleurs, de certaines barrières factices empêchent la confusion totale des diverses éducations ; mais lorsque le pouvoir ne repose que sur la supposition du mérite personnel, quel intérêt ne doit-on pas mettre à conserver à ce mérite tous ses caractères extérieurs !
Dans un État démocratique, il faut craindre sans cesse que le désir de la popularité n’entraîne à l’imitation des mœurs vulgaires ; bientôt on se persuaderait qu’il est inutile, et presque nuisible, d’avoir une supériorité trop marquée sur la multitude qu’on veut captiver. Le peuple s’accoutumerait à choisir des magistrats ignorans et grossiers; ces magistrats étoufferoient les lumières ; et, par un cercle inévitable, la perte des lumières ramènerait l’asservissement du peuple.
Il est impossible que, dans un État libre, l’autorité publique se passe du consentement véritable des citoyens qu’elle gouverne. Le raisonnement et l’éloquence sont les liens naturels d’une association républicaine. Que pouvez-vous sur la volonté libre des hommes, si vous n’avez pas cette force, cette vérité de langage qui pénètre les âmes, et leur inspire ce qu’elle exprime ? Si les hommes appelés à diriger l’État n’ont point le secret de persuader les esprits, la nation ne s’éclaire point, et les individus conservent, sur toutes les affaires publiques, l’opinion que le hasard a fait naître dans leur tête. Un des principaux motifs pour regretter l’éloquence, c’est qu’une telle perte isoleroit les hommes entr’eux, en les livrant uniquement à leurs impressions personnelles. Il faut opprimer lorsqu’on ne sait pas convaincre ; dans toutes les relations politiques des gouvernails et des gouvernés, une qualité de moins exige une usurpation de plus.
Des institutions nouvelles doivent, former un esprit nouveau dans les pays qu’on veut rendre libres. Mais comment pouvez-vous rien fonder dans l’opinion, sans le secours des écrivains distingués ? Il faut faire naître le désir, au lieu de commander l’obéissance ; et lors même qu’avec raison le gouvernement souhaite que telles institutions soient établies, il doit ménager assez l’opinion publique, pour avoir l’air d’accorder ce qu’il désire. Il n’y a que des écrits bien faits qui puissent à la longue diriger et modifier de certaines habitudes nationales. L’homme a, dans le secret de sa pensée, un asyle de liberté impénétrable à l’action de la force ; les conquérans ont souvent pris les mœurs des vaincus : la conviction a seule changé les anciennes coutumes. C’est par les progrès de la littérature qu’on peut combattre efficacement les vieux préjugés. Les gouvernemens, dans les pays devenus libres, ont besoin, pour détruire les antiques erreurs, du ridicule qui en éloigne les jeunes gens, de la conviction qui en détache l’âge mûr ; ils ont besoin, pour fonder de nouveaux établissemens, d’exciter la curiosité, l’espérance, l’enthousiasme, les sentimens créateurs enfin, qui ont donné naissance à tout ce qui existe, à tout ce qui dure ; et c’est dans l’art de parler et d’écrire que se trouvent les seuls moyens d’inspirer ces sentimens.
Germaine de STAEL-HOLSTEIN – De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, tome I, Paris, Maradan / Crapelet, 1800.
« Source gallica.bnf.fr / BnF » – https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10400965?rk=21459;2
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
chmc2 (28 octobre 2019). Germaine de Staël – De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Politiques de la culture. Consulté le 16 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/mrmf



